Le Modeleur de Rêves

J’ai écrit cette nouvelle dans le cadre d’un concours étudiant d’écriture sur le thème Masque et j’ai obtenu la troisième place.

La clochette du magasin retentit, laissant entrer un petit garçon au visage joufflu. Il portait une jolie casquette  jaune  et  un  bermuda  à  carreaux.  L’enfant  semblait  perdu,  ses  yeux  trahissaient  un mélange d’inquiétude et d’espoir. Il avança timidement dans le magasin, en direction du comptoir. Quand il arriva, il dut se mettre sur la pointe des pieds pour voir la personne en face de lui. C’était un homme âgé, portant une moustache grise imposante et des cheveux frisés. Il affichait un sourire amical, faisant apparaître des rides aux coins de sa bouche. Le vieil homme se pencha en avant, observant attentivement son client.

« C’est vous le fabricant de masques ? » demanda simplement l’enfant.

L’artisan s’approcha du gamin et s’accroupit pour être à sa hauteur. Il lui fit un large sourire et répondit :

«  Oui mon petit, que puis-je faire pour toi ? »

L’enfant ne répondit pas tout de suite mais observa l’environnement l’entourant. Les murs étaient chargés de masques tous plus beaux les uns que les autres, avec comme particularité, celle de laisser entrevoir la partie inférieure du visage. Certains portaient fièrement de belles plumes de paon, d’autres étaient ornés de perles de toutes les couleurs. Chacun dégageait une personnalité singulière et semblait l’observer. Le petit garçon était comme hypnotisé par toute cette beauté. Il quitta le comptoir pour s’approcher d’un masque exposé sur une jolie étagère mitoyenne. L’objet était majestueux, composé de soie dorée et de paillettes. Il ferma les yeux et aperçut un château imposant dans une forêt lumineuse. Etait-il en train de rêver ? Le petit garçon revint rapidement à la réalité en secouant la tête. Il observa une dernière fois l’objet en fronçant les sourcils puis revint vers le vieil homme. Ce dernier avait observé la scène sans bouger, d’un œil amusé. L’enfant pencha la tête sur le côté afin de mieux observer son interlocuteur, mais son regard trahissait une question muette qu’il n’osait pas poser. Le petit haussa les épaules et regarda l’artisan d’un ton sérieux.

« J’ai entendu dire que vous étiez un magicien. C’est vrai ? » demanda l’enfant les yeux pétillants.

« Disons que je suis capable de choses qui ne s’expliquent pas. » répondit simplement l’artisan. « Je peux peut-être faire quelque chose pour toi. »

« Vous croyez ? » répliqua l’enfant, sceptique.

Le vieil homme regarda ce petit garçon qui avait poussé la porte de sa boutique. Il était si jeune et si fragile et pourtant, une lueur dans son regard trahissait une méfiance qu’il tentait de dissimuler. L’artisan se demanda quelle vie avait cet enfant, pour ne pas croire en la magie.

« En général, les personnes qui viennent ici sont désespérées et ont perdu quelque chose qu’elles aimeraient retrouver. » expliqua-t-il. Puis il ajouta : « Es-tu malheureux ? »

Le petit hocha la tête et répondit : « Moi aussi j’ai perdu quelque chose. »

Pour la première fois, le vieillard vit les yeux de l’enfant briller. Ils s’emplirent de larmes et sa lèvre se mit à trembler.

«  Ma Maman tenait la boulangerie dans le coin de la rue. Je passais mes journées avec elle, à goûter tous les gâteaux. Les gens étaient toujours contents quand ils venaient acheter une baguette. Il y faisait  bon  vivre…  Mais  aujourd’hui,  ma  Maman est  allée  rejoindre  les  anges  et  la  boulangerie n’existe plus. »

Les larmes coulèrent sur les joues de l’enfant. Le vieil artisan, ému par l’histoire du petit garçon, fouilla dans sa poche et lui tendit un mouchoir. D’une voix douce, il lui dit :

«  Je suis désolé bonhomme, mais je ne peux pas faire revivre ta Maman… »

L’enfant le regarda avec des yeux implorants. Il y avait une telle tristesse dans ses iris marron, que l’homme aux masques en eut mal au cœur. Habituellement, il parvenait toujours à garder une certaine distance avec le malheur et le désespoir de ses clients. Au fil des années, il avait appris à bâtir un mur entre ses sentiments et ceux des personnes qui lui rendaient visite, afin de ne pas en être affecté et de rester impassible. S’il montrait sa propre faiblesse, il savait qu’il ne serait plus crédible. Cependant, pour la première fois de sa vie, il se sentait impuissant face à la douleur de cet enfant. Mais, il se ressaisit rapidement :

« Je peux tout de même t’apporter un petit peu de bonheur si tu le souhaites. »

« Comment ? » demanda le petit garçon, les yeux déjà pleins d’étincelles.

L’artisan le regarda un moment. L’enfance…. Le moment de la vie où tous les rêves sont permis… C’était la plus magique des périodes d’un être humain, car il pouvait se permettre de croire en des choses insensées et de combler sa tête de désirs. Les yeux du vieillard s’emplirent de nostalgie. Il regrettait cette époque d’insouciance et d’innocence. Pourtant, c’était bien lui qui vivait grâce à la magie et qui tentait de redonner espoir à un enfant.

« Que dirais-tu de visiter une dernière fois la boulangerie de ta Maman ? »

Les larmes laissèrent place à un sourire éclatant sur le visage du petit garçon. Cette frimousse réchauffa le cœur de l’homme usé par le travail. Il retrouva aussitôt foi en son art et sa motivation était plus forte que jamais. Cependant, le bonheur disparut rapidement du visage de l’enfant.

« Je vais devoir payer beaucoup ? » s’inquiéta-t-il.

L’artisan sourit, amusé de cette question. Il était le premier à la lui poser. Auparavant, personne ne s’était soucié du prix, bien trop occupé à rêver de souvenirs trop longtemps enfouis. Pas un seul instant le vieillard n’avait pensé à demander une compensation pour son travail. Le bonheur qui se lisait  sur  le  visage  des  personnes  qui  venaient  le  voir  lui  suffisait  amplement,  car  il  était communicatif. Lorsqu’un visiteur souriait, son sourire pénétrait son cœur et  son corps tout entier se réchauffait. Il caressa la tête du petit garçon et lui dit doucement :

«  Je ne demande rien, simplement que tu sois heureux ».

L’enfant le regarda, se demandant quel genre d’homme acceptait de travailler sans salaire en retour. Malgré son jeune âge, il comprenait que la tâche de l’artisan était quelque chose de fastidieux et de conséquent. Il l’avait compris en voyant l’état des mains de l’homme et les traits tirés de son visage. En effet, ces dernières étaient calleuses et très sèches. Des petites coupures parcouraient ses doigts, et ses ongles étaient noirs de saleté. Le garçon ressentit un profond respect pour cet inconnu, qui s’apprêtait à faire tout son possible pour voir un sourire s’afficher sur son visage…

« Tu pourras venir demain. » lui annonça l’artisan. « Ce sera prêt. »

Le petit garçon remercia l’homme qui allait faire de lui l’enfant le plus heureux du monde pendant quelques minutes. Il avait conscience que cet instant de bonheur serait court, et qu’il laisserait rapidement place à la tristesse…  Mais il préférait connaître cet état de plénitude pendant quelques minutes, plutôt que de vivre dans la solitude et le souvenir durant le reste de sa vie. Après la disparition de sa mère, il avait dû grandir rapidement. Il savait qu’il était très mâture pour son jeune âge, mais lui aussi voulait encore vivre dans la joie et l’insouciance de l’enfance et cet homme, qui savait fabriquer des masques magiques, pouvait lui permettre de redevenir ce petit garçon qui aimait les choses simples de la vie. Il sortit donc de la boutique, la tête pleine d’espoir.

Une fois l’enfant parti, l’artisan se mit immédiatement au travail. Il se rendit dans son atelier, cet endroit qu’il affectionnait tant, car il lui permettait de rendre les gens heureux. Malgré le nombre d’objets qui s’empilait de part et d’autre de la pièce, il y faisait bon vivre. Le vieil homme s’installa à son établi et se mit à la tâche.

Le lendemain, quand l’enfant revint dans la boutique, il avait le cœur léger. Impatient, il se dirigea vers le comptoir. Le vieil homme apparut et lui sourit. Il tenait dans ses mains un très beau masque. Lorsqu’il lui tendit, le petit garçon s’attarda sur les détails, il n’en croyait pas ses yeux ! L’objet qu’il tenait dans les mains était entièrement fait de pain d’épice. Des pépites de chocolats étaient disposées asymétriquement autour des yeux et des bonbons roses ornaient le tout. L’enfant respira un bon coup et sentit l’odeur des gâteaux. Il resta un moment à contempler cette œuvre des plus uniques, ne sachant que faire. Le doute commença à s’installer en lui. Cet objet pouvait-il vraiment l’amener dans la boulangerie de sa Maman ? Et l’homme qui se tenait en face de lui, ne riait-il pas intérieurement, attendant avec impatience sa réaction quand il se rendrait compte que la magie n’existait pas ?

« Vas-y, je t’en prie. » lui dit le vieil homme.

Le petit garçon voulait en avoir le cœur net, même s’il devait essuyer une humiliation. Après tout, il n’avait plus rien à perdre. Il plaça donc le masque sur son visage et chercha la ficelle pour le maintenir autour de sa tête, mais il n’en trouva pas. Il ne savait pas comment, mais le masque tenait tout seul sur son visage. L’enfant ferma les yeux et quand il les ouvrit de nouveau, il fut ébahi. Tout autour de lui se trouvaient des gâteaux plus alléchants les uns que les autres. Il tourna la tête et reconnut immédiatement  la spécialité de sa Maman, la pâtisserie qu’il adorait tant, fourrée au spéculos et enrobée de chocolat. Il se mit à courir à travers la cuisine, riant à gorge déployée. Il traversa la rangée des croissants, puis celle des confiseries, s’attardant devant les fours chauds pour respirer l’odeur du pain en train de cuire. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait bien et en sécurité. Une sérénité totale l’envahit. Il la laissa prendre possession de lui, profitant de ce moment d’insouciance. Mais rapidement, il commença à chanceler, ne voyant plus les baguettes exposées. Le carrelage sous ses pieds disparut pour laisser place au néant. Le petit garçon comprit que le rêve prenait fin. Il ferma alors les yeux et essaya de capturer l’image de son paradis une dernière fois et de l’ancrer dans son esprit. Quand il se décida à ouvrir les paupières, il était à nouveau dans le magasin de masques. L’enfant soupira et retira doucement l’œuvre du vieil homme de son visage. Il admira une dernière fois l’objet qui lui avait permis de revivre et le retourna, remarquant  une  petite  écriture  dorée  en  italique.  Les  mots  « Revenir  dans  la  boulangerie  de Maman » y étaient inscrits. Le petit était pourtant certain que cette phrase n’existait pas avant d’avoir mis le masque. Il n’essaya pas de comprendre car ici, tout, relevait de la magie, il l’avait enfin compris. Il reposa le masque sur le comptoir en soupirant et remercia une dernière fois le vieil homme, en lui offrant son plus beau sourire. L’artisan fut heureux de voir le bonheur sur le visage de l’enfant. Ce dernier se dirigea vers la sortie. En ouvrant la porte, il se retourna une dernière fois et dit d’une voix amusée :

« Vous savez Monsieur, le masque que vous portez est le plus beau de tous. »

Il disparut ensuite dans la foule matinale. Le vieil homme ne comprenait pas les paroles de l’enfant et décida de ne plus y penser. Il regarda un moment sa boutique illuminée par les rayons du soleil. Ses masques brillaient, se reflétant les uns dans les autres. Il en caressa un du bout des doigts, effleurant ses plumes colorées et lâcha un soupire de satisfaction. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait épuisé. Le vieil homme prit le masque de l’enfant dans ses mains et, au contact de la chaleur de sa peau, l’objet disparut dans une poussière brillante.

« Le bonheur est éphémère mais les souvenirs eux, sont impérissables. » dit-il dans un murmure.

Il se dirigea ensuite d’un pas chancelant vers son atelier et s’affala sur la chaise en bois, aussi fatiguée que lui. Il tendit le bras et attrapa un bout de gâteau qui avait servi à fabriquer le masque du petit garçon et se demanda comment un simple morceau de nourriture pouvait transporter les gens dans leurs  souvenirs…  Mais il y  a  bien longtemps qu’il avait cessé  de chercher  une  réponse  à cette question, il en avait conclu que cette magie était un don du Ciel…

Le vieillard posa son regard sur ses mains et en constata l’état déplorable. Il ne les ménageait pas, tout comme le reste de son corps. L’artisan était passionné par son métier, il dormait donc rarement et mangeait peu. Il n’osait pas voir son visage, s’imaginant avec des yeux rouges, fatigués, les traits tirés, des cernes marqués… Néanmoins, il se risqua un regard. Il ouvrit le tiroir à côté de lui et en sortit un joli miroir ayant appartenu à sa défunte épouse. Il le porta à hauteur de son visage et manqua de laisser tomber l’objet en voyant son reflet. Il ne savait pas comment, mais il portait un masque d’une beauté sans pareil ! Quand l’avait-il fait ? L’artisan ne pouvait détacher son regard de son  œuvre.  Celle-ci  était  cernée  de  diamants  brillants,  de  grosses  perles  flamboyantes  et  des couleurs plus lumineuses les unes que les autres la traversaient de part et d’autre. Il n’avait jamais vu pareille merveille. Le vieil homme osa enfin effleurer du bout des doigts son œuvre, sentant la délicatesse de son travail. Malgré de grosses mains abîmées, il était capable de créer des objets d’une infime beauté. Il reposa enfin le miroir et se décida à enlever ce masque, avide de l’admirer entre ses mains. Il ferma les yeux et le retira délicatement. Quand il ouvrit ses paupières, il ne comprit pas où il se trouvait. Il balaya du regard les murs abîmés qui l’entouraient. Il faisait sombre, les fenêtres étaient obstruées par des planches vermoulues. Le parquet sous ses pieds était parsemé de trous et de fissures, de la poussière flottait dans l’air, le faisant éternuer. Cet endroit semblait complètement abandonné, bien différent de son atelier chaleureux et coloré. Mille et une questions se bousculaient dans sa tête. Il entendait à nouveau les mots du petit garçon. Quand il posa les yeux sur son masque, il remarqua une jolie écriture dorée gravée au dos. Il approcha l’objet de son visage, plissa les yeux et put lire :

« Rendre les gens heureux. »

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