Une Vie sans Lumière

Cette nouvelle est la plus récente que j’ai écrite. J’ai imaginé cette histoire l’année dernière dans le cadre du concours d’écriture étudiants sous le thème Lumière et j’ai obtenu la seconde place. Ma nouvelle a été publiée dans un recueil avec huit autres histoires sélectionnées dans le cadre du concours.

Harry aimait dessiner et par-dessus tout, il aimait son modèle, sa femme. Certains artistes considéraient leur épouse comme leur Muse. Pour Harry, elle était sa Lumière. Car de l’inspiration, il en trouvait dans chaque objet du quotidien et dans toutes les scènes qu’il pouvait voir. Mais sa femme avait la capacité de lui montrer le monde sous son plus bel angle. Elle seule savait illuminer la vie de l’artiste et lui ouvrir les yeux sur la beauté de toute chose. Alors, le jour où Harry perdit la vue et sa Lumière dans un accident de voiture, son monde devint ténèbres.

C’était il y a deux ans, mais Harry gardait un souvenir intact de ce jour maudit. Il pleuvait fort et la visibilité était mauvaise. Les amants roulaient au pas, les voitures devant eux étaient bloquées sur la route à cause des intempéries et des feux de circulation. Ils se retrouvèrent  immobilisés au  milieu d’un  carrefour et la femme d’Harry n’était pas rassurée. Ce dernier lui prit alors les mains, les embrassa tendrement et lui murmura des mots apaisants, puis il releva son menton pour la regarder droit dans les yeux. Ses beaux iris verts furent la dernière chose qu’Harry vit. Au moment où il sourit à sa femme, un camion les percuta. En un instant, l’artiste fut projeté en avant. Il entendit sa fenêtre se briser   et sentit une douleur atroce pénétrer ses yeux. Il tenta de les ouvrir afin de porter secours à sa femme mais n’y parvint pas. Sa tête alla heurter le tableau de bord et il perdit connaissance, s’enfonçant dans un néant plus obscur que les fonds marins.

Harry était resté inconscient plusieurs jours. Pendant cette période où son esprit flottait dans un espace-temps inconnu, il pensait à sa femme et à son art. Il revoyait sa main agiter énergiquement son crayon sur une feuille parfaitement vierge, reproduisant les ondulations de ses cheveux qui flottaient au vent. Il se rappelait la difficulté qu’il avait à trouver le mélange de couleurs exact afin de représenter ses iris si particulier. L’esprit d’Harry s’égarait ainsi, cherchant son chemin vers la réalité. Quand il réussit enfin à se connecter au monde réel, il sentit une main douce et chaude sur son front et reconnut immédiatement la délicatesse de la main de sa femme. Il l’avait dessinée tant de fois qu’il connaissait par cœur les lignes de sa paume, ses phalanges et la longueur de ses doigts et surtout, la forme si particulière de son alliance caractérisée par deux anneaux entrelacés, ces même anneaux qui apportaient une agréable fraicheur sur son front. Il voulait ouvrir les yeux afin de voir le visage de son épouse et lui montrer à quel point il était soulagé de constater qu’elle allait bien mais n’y parvenait pas. Pour une raison qui lui était inconnue, sa vue était obstruée. Alors, il resta silencieux et leva sa main droite afin de serrer celle de sa femme. Lorsque leurs doigts s’entrelacèrent, il sentit une douce chaleur près de son oreille. Son épouse s’était penchée vers lui et lui murmura doucement une phrase qu’Harry ne comprit pas dans l’immédiat.

« Ne cesse jamais de rechercher la Lumière ».

Il  voulut  ouvrir  la  bouche  afin  de  lui  demander  pourquoi  ses  paroles  sonnaient comme un adieu mais au moment où il allait parler, des pas se firent entendre et la chaleur de la main de sa femme sur son front disparut immédiatement. Une bouffée de panique l’envahit. Il ressentait la forte envie de savoir où il se trouvait et pourquoi sa femme n’était plus à ses côtés. Il porta sa main à son visage et sentit un tissu rugueux sur ses yeux. Dans un geste de rage, il tenta de le retirer mais des mains inconnues  bien  plus  grandes  et  plus  rêches  que  celles  de  son  épouse  vinrent agripper son poignet.

« Vous ne devez pas retirer votre bandeau.  Articula la voix d’un homme qu’il ne connaissait pas.

– Je suis content de voir que vous êtes réveillé, je commençais sérieusement à m’inquiéter.  Continua-t-il.

– Qui êtes-vous ? Demanda Harry.

–  Je  suis  le  docteur Wess,  c’est  moi  qui  me  suis occupé  de  vous  après  votre accident. Vous êtes resté endormi pendant 5 jours !

–  Pourquoi  ai-je  un  bandeau  sur  les  yeux ?  Pourquoi  je  ne  peux  pas  voir ?! »S’énerva Harry.

Le Docteur Wess posa sa main sur le bras de son patient et soupira.

« Ecoutez… Vous avez eu un grave accident. Lors de l’impact, vous avez reçu des éclats de verre dans les yeux. Nous avons fait ce que nous avons pu pour limiter les dégâts, sans succès… ».

Harry n’avait pas besoin d’en entendre d’avantage, il avait compris. Ce bandeau ne servait pas à lui obstruer la vue, mais à préserver le peu de vision qui lui restait.

« Vous avez perdu la vue. » Lâcha le Docteur Wess.

Ces mots résonnèrent dans les oreilles d’Harry comme un écho angoissant. Aveugle. C’était le terme qui le qualifiait désormais. Ses amis avaient l’habitude de l’appeler l’artiste, le rêveur, mais désormais ils l’appelleront l’aveugle, car c’est ce qu’il était. Harry ne pouvait se faire à cette idée. Sa cécité signifiait l’arrêt immédiat de sa passion. Puisque sans Lumière, il ne pouvait dessiner. Sa Lumière… Plus jamais il ne pourrait voir sa femme, contempler son doux visage, observer les formes harmonieuses de son corps… Harry eut un sursaut.

« Et ma femme ? » Demanda-t-il avec un mélange d’inquiétude et d’impatience. Il savait qu’elle allait bien. Elle avait été auprès de lui il y a à peine quelques minutes. Il l’imaginait dans un coin de la pièce, pleurant de joie et de tristesse. Il s’attendait à entendre sa voix suite à sa question, à distinguer ses pas se rapprocher de lui, à sentir sa main sur la sienne mais le silence continuait de régner.

« Votre femme… Commença le Docteur, votre femme était dans un état très critique quand elle est arrivée ici. Elle fut immédiatement prise en charge mais ses blessures étaient trop importantes. Mes collègues ont tenté de la sauver, en vain. Je suis désolé. »

Harry ne pouvait croire les mots qui pénétraient ses tempes comme des aiguilles brûlantes. Il avait senti sa femme auprès de lui, il en était certain. L’artiste voulait arracher ce bandeau qu’il ne pouvait plus supporter et se lever afin de faire face à l’homme qui venait de lui annoncer qu’il était veuf. Il se retenait de toutes ses forces afin de ne pas lui hurler au visage. Mais il se mit finalement à pleurer en silence, mettant la présence de sa femme auprès de lui sur le compte de son état post- comatique.

Aujourd’hui,  Harry  s’était  habitué  à  sa  situation.  Il  était  devenu  parfaitement autonome et avait fini par acheter un local vide afin d’y installer une galerie, qu’il tenait avec son frère. Son accident l’avait privé de sa Lumière et de sa passion, mais il tenait à prendre sa revanche et à continuer à vivre grâce à l’art. Il avait nommé sa galerie du même nom que sa femme, afin de lui rendre hommage. Depuis son réveil à l’hôpital, l’artiste n’avait plus senti sa présence. Il n’avait cessé d’y réfléchir depuis deux ans et souhaitait malgré tout trouver une explication logique aux sensations qu’il avait ressenties à la sortie de son coma.

Harry n’était pas croyant. Pourtant, après avoir appris le braille, il s’était mis à lire la Bible et le Coran et s’était intéressé au Judaïsme et à la religion Bouddhiste. Il avait même  été jusqu’à  se  documenter  sur  les  croyances  polygames  Grecques  et Romaines, mais aucune de ses nombreuses recherches ne lui avaient apporté de réponse. L’artiste avait alors fini par baisser les bras. A présent, Harry se rendait simplement au cimetière chaque jour. Il connaissait par cœur le chemin vers la tombe de sa femme, dirigeant sa canne avec assurance entre les sépultures. Il restait debout face au marbre, sur lequel il pouvait deviner l’épitaphe « A ma Lumière qui brille dans le ciel ». Harry et son épouse avaient pour habitude de s’affaler le soir dans leur canapé et raconter leur journée, évoquant la moindre anecdote qui serait susceptible de les faire rire. L’artiste avait conservé cette coutume. Il parlait pendant des heures, faisait allusion au passé et aux bons moments qu’ils avaient partagés, puis se taisait pendant de longues minutes, espérant entendre la voix de sa femme lui répondre. Mais il ne percevait que le bruissement des feuilles sur le sol et le sifflement du vent entre les branches. Alors, il se retournait et reprenait le chemin de son domicile, le cœur serré et le dos voûté.

Depuis l’accident, Harry rêvait de sa femme toutes les nuits. Il n’y avait que dans ses songes les plus profonds qu’il pouvait voir à nouveau les traits fins de son visage. Le temps de quelques instants, sa vue lui était rendue et Harry contemplait alors son épouse, s’attardant sur son nez droit, ses pommettes roses et ses yeux en amande. Elle lui apparaissait distante, inaccessible. Il l’observait rire, danser, lui tendre la main, sans jamais l’entendre prononcer un seul son, comme si c’était l’ouïe et non la vue qui lui avait été enlevée. Ces rêves représentaient pour l’artiste une véritable renaissance et chaque réveil était comparable à un coup de masse. Le retour à la réalité était de plus en plus difficile. Parfois, il se demandait s’il ne serait pas préférable de s’endormir et de ne jamais se réveiller, mais il chassait toujours bien rapidement cette pensée malsaine. Son épouse aurait été déçue et attristée de le voir abandonner si facilement, pour une illusion qu’il ne pouvait réellement atteindre. Alors, il avait décidé de se battre, pour sa femme et pour lui-même.

Le  jour où  Harry apprit  que  le  chauffeur  qui  conduisait le  camion  qui  les avait percutés avait survécu à l’accident, une rage immense l’envahit. Il ressentit le besoin de retrouver cet homme qui avait ruiné sa vie, de se tenir debout devant lui et de lui exprimer toute la colère et le désespoir qu’il ressentait depuis ce jour tragique. Il chercha son nom et son adresse et se rendit d’un pas décidé chez celui qui l’avait privé de tout ce qu’il aimait, sa canne tapant violemment le trottoir. Lorsqu’il arriva devant la porte, il toqua d’une main tremblante. Il entendit un bruit étrange, puis la voix rauque et enrouée d’un homme lui demandant de décliner son identité. L’artiste ne répondit pas mais s’avança et se heurta violemment à quelque chose qui lui semblait être des jambes, manquant de tomber. Il se retint à l’aide de sa canne et se redressa. L’homme l’invita alors à entrer et Harry distingua cette fois-ci un bruit de roues avançant sur le parquet. Lorsque l’artiste comprit que son bourreau était en fauteuil roulant, toute rage et toute rancœur envers cet homme avaient disparu. Il réalisa  qu’il  n’était  pas  le  seul  à  avoir  tout  perdu  dans  cet  accident  et  que  ce chauffeur de poids lourd était lui aussi une victime. Harry finit par se présenter et expliquer pourquoi il était venu. Ils  évoquèrent les épreuves qu’ils avaient dues endurer et ce qu’ils avaient perdu. Alors qu’il était venu dans le but de déverser sa rage et sa peine sur l’homme qui l’avait privé de sa Lumière, Harry se mit à parler de sa femme avec une voix emplie de douceur et d’amour et tous deux se mirent à pleurer, s’épanchant dans les bras l’un de l’autre.

Après cette rencontre, Harry ne concevait plus son monde comme avant. Alors qu’il pensait avoir trouvé le coupable de son malheur, il découvrit une personne tout aussi anéantie que lui, qui comprenait ce qu’il traversait, bien que l’artiste soit le seul à avoir perdu un être cher. Depuis ce premier échange, les deux hommes ne cessèrent de s’épauler. Harry devint les jambes de son compagnon d’infortune et ce dernier endossa le rôle de guide.

La beauté du monde manquait à Harry. Même s’il s’était acclimaté à sa nouvelle vie, il ne pouvait se résoudre à ne plus jamais voir la nature, les couleurs et les êtres humains qui l’entouraient, ou même simplement la lumière des rayons du soleil qui perçaient à travers la fenêtre de sa chambre le matin. Dans son univers, tout était devenu noir. L’artiste allait devoir vivre ainsi jusqu’à la fin de sa vie et cette simple pensée l’effrayait. Un sentiment d’injustice l’envahit. Soudain, il eut une furieuse envie d’arracher les lunettes qui camouflaient ses yeux et de jeter sa canne au loin. Il aurait donné n’importe quoi pour distinguer ne serait-ce que la moindre parcelle de lumière.

Quand Harry reçu un appel du médecin qui s’était occupé de lui le jour de l’accident, il ne put croire ce qu’il entendait. Lorsqu’il raccrocha, il commanda précipitamment un taxi et sortit de chez lui, manquant d’oublier sa canne.

« Je dois vous prévenir que c’est une opération expérimentale. Expliqua le docteur Wess. Il y a donc de grande chance pour qu’elle échoue.

– Je veux quand même essayer. Répondit Harry. »

Le professionnel en blouse blanche marqua un temps d’arrêt. Il soupira et reprit :

« Ayez bien en tête que si tout se passe comme nous l’espérons, vous ne serez capable que de distinguer des contours, les contrastes, ainsi que certains mouvements. »

– J’en suis parfaitement conscient. Répliqua Harry, d’une voix calme.

– Dans ce cas, je ne vois pas de raison de retarder l’opération. » Conclut le médecin.

Harry avait accepté une opération expérimentale qui allait lui donner la chance de rendre son quotidien plus beau. Le docteur Wess allait lui poser soixante électrodes sur sa rétine, ainsi que des lunettes équipées d’une caméra. L’artiste ne comprenait pas comment une telle installation allait lui permettre de retrouver une infime partie de sa vue mais il s’en moquait. Harry se prit à rêver de jours plus beaux, plus lumineux. Il se voyait, brandissant un crayon devant une feuille encore vierge et cette simple pensée l’emplissait de joie et d’excitation. Lorsqu’il s’endormit sur la table d’opération, il ne rêva pas de sa femme mais il vit une lumière blanche aveuglante, brillante comme le soleil. Il avait envie de fermer les yeux mais pourtant, il ne pouvait détacher son regard de cette immense tâche lumineuse. Elle l’aspirait, l’hypnotisait, l’emportait au loin. Cette situation aurait dû l’effrayer mais il se sentait au contraire étrangement apaisé, comme si tous ses soucis avaient disparu. Il se détendit et parvint enfin à fermer les yeux, abandonnant cette luminosité vivace pour un trou noir sans fin.

Lorsqu’il  ouvrit  les  paupières  à  nouveau,  il  distingua  la  forme  d’un  visage étrangement familier. Soudain, son cœur s’emballa, son visage s’illumina et sa bouche se fendit en un large sourire. Dans un souffle doux, il murmura :

« Tu m’avais manqué, mon Amour. »

Une réflexion au sujet de « Une Vie sans Lumière »

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